Tout le monde pense que la mémoire décline avec l’âge

J'ai la mémoire qui flanche, parfois. Pour des petites choses du quotidien. Mais mes souvenirs d'enfance sont très vivaces.  ‘’J'ai 62 ans au moment où j'écris ceci.’’

Ce n’est pas moi qui parle ici, mais Daniel J. Levitin, spécialiste des neurosciences.

Dans cet article publié le 10 janvier 2020 par le New York Times, il analyse le phénomène des trous de mémoire passagers. Dans cet article que je traduis pour vous, cher lecteur et chère lectrice, Daniel J. Levitin affirme que, sauf cas particuliers pathologiques, la mémoire ne faiblit pas avec l'âge, contrairement à ce qui est communément admis. Etonnant, non ?

J'ai la mémoire qui flanche


Comme beaucoup de mes amis, dit-il, j'oublie des noms que je pouvais évoquer sans effort.

Lorsque je fais ma valise pour un voyage, je me dirige vers le placard du couloir. Et là, devant le placard, je ne sais plus ce que je suis venu y chercher.
Et pourtant, mes souvenirs anciens (mémoire à long terme) sont totalement intacts. Je me souviens des noms de mes camarades de troisième année de fac, du premier album de disques que j'ai acheté, du jour de mon mariage.

Il est largement admis que ce souci de mémoire est un problème classique de vieillissement. Mais en tant que neuroscientifique, je sais que le problème n'est pas nécessairement lié à l'âge.

Le problème n'est pas nécessairement lié à l'âge

La mémoire immédiate est celle du contenu de vos pensées à un moment donné, y compris ce que vous avez l'intention de faire dans les secondes qui suivent. Cette mémoire sait faire du calcul mental, réfléchir à ce que vous allez répondre dans une conversation ou vous emmener vers le placard du couloir dans l'intention de récupérer votre paire de gants.

La mémoire immédiate est facilement perturbée ou interrompue. Cela dépend de votre degré d’attention aux éléments qui se trouvent dans le fichier « prochaine chose à faire » de votre cerveau. Vous faites cela en pensant à ces choses à faire, en les répétant peut-être encore et encore ("Je vais au placard pour prendre mes gants"). Mais toute distraction — une nouvelle pensée, quelqu'un qui vous pose une question, la sonnerie du téléphone — peut perturber la mémoire à court terme. Notre capacité à restaurer automatiquement le contenu de la mémoire à court terme diminue légèrement à chaque décennie après 30 ans.

La mémoire immédiate est perturbée quand on n’y prête garde

Mais l'âge n'est pas le facteur majeur comme on le pense habituellement. J'ai enseigné en premier cycle à l’université pendant toute ma carrière et je peux attester que même les jeunes de 20 ans font des erreurs de mémoire à court terme. Et ils sont nombreux à en faire. Ils se trompent de salle de classe, oublient d’apporter un stylo quand ils arrivent en salle d'examen et ne se rappellent plus de ce que j’ai dit deux minutes auparavant. Ces oublis, ces problèmes de mémoire sont similaires à ce que l’on peut vivre à 70 ans.

Si ma mémoire est bonne… disait Barbara

A coup sur, la différence n'est pas l'âge mais plutôt la façon dont nous décrivons ces événements, les histoires que nous nous racontons à leur sujet. Les jeunes de 20 ans ne pensent pas ‘Oh, c’est peut-être un Alzheimer précoce !’. Ils pensent : ‘J'ai franchement trop de boulot en ce moment’ ou ‘J'ai vraiment besoin de dormir plus de quatre heures par nuit !’ Dans une situation analogue, une femme de 70 ans s'inquiètera de la santé de son cerveau.
Cela ne veut pas dire que les troubles de la mémoire liés à la maladie d'Alzheimer et à la démence sont de la fiction — ils sont tout-à-fait réels — mais chaque rupture, coupure de la mémoire immédiate n'est pas nécessairement le signe d'un trouble biologique.

En l'absence de maladie cérébrale, la mémoire est bonne

En l'absence de maladie cérébrale, même les nonagénaires montrent peu ou pas de dégradation de la mémoire, comme le montre une étude de 2018. Les troubles de la mémoire ne sont pas inévitables.

Certains aspects de la mémoire s'améliorent avec l'âge. Par exemple, notre capacité à extraire des motifs récurrents, des régularités de notre mémoire, de notre histoire personnelle et à faire des prévisions précises s'améliore avec le temps car nous avons plus d'expérience. (C'est pourquoi il faut montrer aux ordinateurs des dizaines de milliers de photos de feux de circulation ou de chats pour qu’ils puissent les reconnaître). Vous préfèrerez sans doute qu’un radiologue expérimenté lise vos radios pulmonaires plutôt qu’un jeune débutant.

On va moins vite. On est plus lent… la mémoire aussi !

Alors, comment expliquer cette impression (subjective) que les personnes âgées cherchent leurs mots, oublient les noms ?
Premièrement, l'avancée en âge génère un ralentissement cognitif global. Mais si on lui accorde un peu de temps, un senior plus âgé réussira très bien.
Deuxièmement, avec l’âge, notre cerveau est rempli de souvenirs et d'informations. Un senior devra parcourir une plus grande quantité de souvenirs qu’un jeune adulte pour trouver le fait ou l'élément d'information qu'il recherche. Ce n'est pas qu’il ne se souvient pas ! C'est juste qu'il a beaucoup plus d'informations à traiter dans son cerveau. Une étude de 2014 a révélé que cet effet de ‘surpopulation’ apparaît également dans les simulations informatiques des systèmes de mémoire humaine.

Surpopulation des souvenirs dans notre petite mémoire

Récemment, je me suis retrouvé dans un ascenseur. Tous les boutons avaient été allumés, pourtant nous n'étions que trois dans l'ascenseur. Alors que l'ascenseur s'arrêtait consciencieusement à chaque étage, l’une de ces personnes dit : ‘On dirait qu'un gamin a appuyé sur tous les boutons !’ ce qui nous a fait rire et j'ai répliqué : 'Ce gamin c'était moi… il y a  50 ans’ et nous avons ri de nouveau.

Et puis j'ai pensé : ''en fait, je me rappelle de mes 10 ans plus clairement que de ce que j’ai fait il y a 10 jours. C’est étrange, non ?''

Pourtant, dans l'intimité chaleureuse et familière de mon esprit, cela ne semblait pas du tout étrange : je suis la même personne. Je ne me sens pas 50 ans de plus. Je peux voir le monde à travers les yeux de cet espiègle de 10 ans que je fus.

Le temps des carambars

A cette époque, le goût d'une barre chocolatée Butterfinger était la chose la plus délicieuse au monde. [NDLR : j'aurais plutôt parlé de Carambar, au caramel bien entendu !…] Je me souviens de la première fois que j'ai humé la senteur de l’herbe printanière d'une prairie. De telles choses étaient nouvelles et passionnantes à cette époque, et mes récepteurs sensoriels ont été réglés pour que les nouveaux événements semblent à la fois importants et vivaces.

Je peux toujours manger un Butterfinger et sentir le parfum des prés au printemps, mais l'expérience sensorielle s'est émoussée, à cause de la répétition, de la familiarité et du vieillissement. Aussi, je m’attache davantage aux choses nouvelles pour moi. Mon chocolatier préféré propose de nouveaux chocolats de fabrication artisanale plusieurs fois par an et je me fais un devoir de les gouter — et de les savourer. Je vais me promener dans de nouveaux parcs où je suis susceptible de rencontrer des effluves qui seront nouveaux pour moi.

Quand je les découvre, ces choses, je m’en souviendrai des mois et des années, car elles sont nouvelles. Et découvrir de nouvelles choses est la meilleure façon de garder l'esprit jeune, souple et vif jusqu’à 80 ans, 90 ans et au-delà.

Morale de l’histoire

Voilà un message très encourageant !
Ne pas s’inquiéter de ses petits oublis à cause du manque de concentration sur ce que l’on fait ou de la surpopulation des souvenirs dans lesquels il faut faire le tri. Tout cela n'est pas très grave en somme. C'est la routine qui pose une patine sur notre mémoire.
La solution : découvrir toujours de nouvelles choses, vivre de nouvelles expérience pour garder sa jeunesse à notre esprit et à notre mémoire.